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LORELY

Histoire, Philosophie, Anthropologie

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Éloge du chaos

Éloge du chaos

Posted on 16 août 202623 août 2026

 

Un homme, dût-il traverser un océan, voyage toujours avec ses idées. Elles le suivent, plus sûrement que ses affaires qu’il peut perdre en cours de route. Ce qui m’est arrivé à l’aéroport de Canton. La faute à un déjeuner trop plaisant en compagnie d’une amie chinoise, puis un comptoir d’enregistrement fermé. Impossible de manquer mon vol. J’ai dû abandonner ma valise, jeter tout ce qui est interdit en avion et entasser le reste dans de grands sacs plastiques. Le plus drôle, c’est que l’avion a décollé en retard. Je souris. Je me souviens de cette professeure de français, une sainte épigone de mai 68, me disant sur un ton d’oracle que je suis un « clochard céleste ».

Ainsi, me voilà depuis quelques heures à l’autre bout du monde, traînant mes bagages sur les trottoirs cahoteux de Bangkok, et mes pensées dans mon cerveau en ébullition. Si bien qu’au moment de déballer mon barda dans mon condo de Bang Phlat, au bord du Chao Phraya, l’envie me prend également d’alléger mon esprit. C’est que j’aimerais confier à mon hôte thaïlandais un paradoxe historique que m’inspire la culture siamoise : le chaos engendre la force. Non pas cette force surhumaine que les comics attribuent à des tertiaires transfigurés en super-héros, le plus souvent malgré eux, à la suite d’un accident fortuit, mais une force autrement plus réelle car plus humaine, acquise à l’issue d’un effort violent et chthonien. Le genre d’effort que produit toute espèce animale lorsque sa survie en dépend, et toute société humaine lorsque son avenir s’annonce incertain.

Pourquoi l’Extrême-Orient semble-t-il épargné par le déclin moral qui ensevelit la vieille Europe ? Pour peu que je regarde derrière moi, par-delà les quelques décennies de mon existence, j’entrevois dans le passé un début de réponse. J’entends de nouveau le vieux mage du romantisme allemand me murmurer : « L’historien est un prophète qui regarde en arrière ». Je dois me pencher au bord du gouffre, sonder cet abîme qu’est l’histoire, avant que le temps m’y précipite à mon tour. Tout au fond résonne l’écho caverneux des grandes civilisations, jusqu’à la plus petite société humaine qui se soit agitée sur terre depuis le Big Bang divin. Voilà nos ancêtres. L’abîme résonne de leurs faits et gestes, de leurs exploits et de leurs crimes. L’épopée homérique, les sagas scandinaves, les hymnes védiques, la légende arthurienne, les poèmes sumériens, la cosmogonie aztèque, les bylines slaves, les mythes aborigènes, les chants des griots mandingues et tant d’autres cycles nous content leurs destinées, toutes mues par une loi immuable : la force est toujours apparue au contact du chaos. C’est seulement lorsqu’ils parviennent au comble du désespoir que les hommes peuvent se redresser : l’adversité fait d’eux des hommes ; des hommes d’une espèce supérieure, parvenant à un état métaphysique auquel ils n’auraient jamais accédé sans adversité. À eux l’éternité de l’âme, la catastérisation, le dojo céleste des samouraïs.

Mais cette voie philosophique va à rebours de notre image contemporaine de la force, qui néglige celle qu’on acquiert dans l’adversité, pour lui préférer celle de dieux aux pouvoirs infinis, insouciants, ivres de leur invulnérabilité. La condition divine serait-elle plus enviable que la condition humaine ? Si l’omnipotence et l’immortalité étaient des dons de naissance, tout devenir deviendrait impossible, faute d’avoir jamais eu à devenir. Quiconque débuterait son existence dans ce carcan ontologique se verrait immédiatement condamné à l’inaction. À vrai dire, c’est « l’éloge de la faiblesse » qu’il faudrait écrire, car si les dieux n’avaient jamais été des hommes, ne fût-ce qu’une journée au cours de leur existence, leur divinité serait insignifiante. D’ailleurs faudrait-il qu’on m’explique comment ils y seraient parvenus ? Tout défi à relever implique nécessairement un risque dans lequel on peut s’engouffrer seulement parce que nos faiblesses existent. Affreux dilemme. Mais le jeu en vaut la chandelle. En voyant le jour sur cette terre ténébreuse, propice à l’aventure, nous autres, pauvres mortels, devons subir des épreuves que seuls la mort, le doute et l’inconnu nous permettent de vivre. Mais au bout du compte, si l’on en croit cet instinct primordial de l’humanité, tout au long de cette quête, qui devait tendre nécessairement vers le bien, une force supérieure aura veillé continuellement sur nous. Et celle-ci ne devait pas étendre nos devoirs au-delà de nos forces. Un simple mortel peut devenir ses choix, quelle que soit l’issue morale de son existence.

Aussi, dans ce gouffre de l’histoire, où tant de faits erratiques et fragmentaires remontent à la surface, devons-nous suppléer constamment par la pensée aux lacunes de notre savoir, afin d’éprouver la même empathie qu’on ressentirait à l’égard de nos parents. Autrement, le destin de nos ancêtres les plus lointains resterait inintelligible, si étranger au nôtre qu’on finirait par croire que leur humanité était foncièrement différente. Une erreur qui conduit droit au narcissisme collectif, et que les fantômes s’empressent de corriger. Si l’utilité de l’histoire est aujourd’hui totalement discréditée par sa sécularisation, il n’en fut pas toujours ainsi. L’histoire prédit l’avenir. Et toutes les fois où elle s’est exprimée avec le plus de force, c’était lorsqu’elle faisait appel à l’imagination, par le truchement de l’art. L’histoire éclôt dans ces lacunes, où l’empathie joue un rôle essentiel. Alors imaginons, rien qu’à l’échelle de l’Occident, l’effroi ressenti par la Grèce antique lors de l’invasion des Perses, ou encore la longue, très longue nuit que traversa l’Europe féodale. Beaucoup s’extasient devant les beautés de la Renaissance, mais combien soupçonnent les noirceurs qui l’ont enfantée, et le sang qu’il fallut verser pour que Botticelli pût peindre le sourire de Vénus ? Combien de charniers pour de viles querelles entre Gênes et Venise, entre Sienne et Florence, entre Vérone et Padoue ?… Du sang et des larmes cette Italie de Dante. Mais à y regarder de plus près, pour peu que la vendetta s’arrête, l’Italie, titubant dans le sang fumant de ses victimes innocentes, va jouer la première de la musique classique… Tel un Joker dansant avec son revolver… Depuis, les siècles ont passé. L’aube a effacé les pas funèbres de l’assassin. Et de sa Renaissance on n’a gardé que le souvenir de son éclat : la beauté de sa musique, la splendeur de ses peintures, la majesté de son architecture. Oubliées la querelle des gibelins et des guelfes, la mesquinerie des zanni de la Commedia dell’arte. Cela fait belle lurette que les mamans ont oublié que ces racailles de valets donnaient des coups de couteau dans le ghetto de Venise, elles qui déguisent aujourd’hui leurs petits garçons en Arlequin. Ce dernier troquerait volontiers son costume à losanges pour des TN Lacoste, mais tout en gardant sa batte. Celui qui porte la première botte a gagné : point de noblaillerie, nous ne sommes pas dans Troïlus et Cressida ; on préfère Achille à Hector dans cette Italie qui a cueilli les fleurs du mal sur un monceau de ruines et de cadavres. Le premier opera, c’est Monteverdi ; c’est la descente aux Enfers d’Orfeo et sa remontée lumineuse, aveuglante même, auprès d’un Apollon « baroccoco », s’envolant sur son nuage dans un christianisme guimauve.

Il en va de même des contes de fées, dont la genèse est aussi noire que la nuit féodale qui l’a vue naître : en ces temps d’arbitraire et d’anarchie, où la vie était constamment suspendue à un fil, où l’événement le plus anodin de l’existence pouvait virer au drame en un instant. Se déplacer, s’éloigner de son hameau, c’était courir le risque de s’aventurer dans la forêt voisine, hantée par tous les démons du Moyen Âge. Sinistre forêt que celle de l’an mil, couverte de neige une partie de l’année, livrée à l’appétit vorace des ours et des loups qui rôdaient jusqu’à l’orée du village, où s’aventuraient les bandes de brigands. Ces pillards pouvaient faire irruption à tout moment. Bien souvent, une rumeur menaçante précédait leur venue. Plusieurs mois passaient. Les mères, les pères, les grands-parents et les voisins priaient pour que Dieu éloigne ces bandits. Mais les voilà qui surgissaient, un beau matin, hurlant comme des stryges, mettant à feu et à sang tout le hameau, emportant avec eux captives et otages. Le curé dira qu’ils n’avaient pas assez prié, le fermier des alentours pensera que Dieu l’a épargné parce qu’il l’aimait davantage. Pendant ce temps, daignons imaginer l’effet, aussi bien moral qu’esthétique, produit par l’apparition soudaine d’un chevalier, bondissant telle une étoile filante de l’obscurité, pour venir délivrer cette paysanne des bras de son ravisseur. Comment ceux qui ont assisté à la scène n’auraient-ils pas vu inconsciemment la théophanie d’un dieu ? Comment cette jeune paysanne, encore toute tremblante dans les bras bardés de fer de son sauveur, ne serait-elle pas tombée amoureuse ? Une fois descendue de son beau destrier blanc comme la neige, elle se mettait aussitôt à rêver que cet être mi-dieu mi-humain revînt un jour l’épouser, en lui donnant un long et doux baiser en gage de son amour. Puis le chevalier s’en retournait, beau et viril, dans sa lourde cotte de mailles, l’écu au poing, dispenser la justice dans les ténèbres, telle une étoile poursuivant son chemin dans les recoins les plus obscurs de l’univers. Mais voilà un jour qu’il n’y eut plus assez de ténèbres pour cacher les félons et les vilains. Et notre pauvre chevalier, réduit au chômage, devint ce maigre échalas de Don Quichotte. Son malheur ? Plus aucune force maléfique à l’horizon ; en somme, l’impossibilité de devenir, l’impossibilité « de mettre son corps en aventure ». Il fallait bien en effet quelques crapules pour devenir un chevalier. Maintenant que faire depuis que la monarchie centralisatrice instaurée par les Valois est parvenue à chasser les ténèbres de la féodalité ? Celle-ci a même éradiqué les loups des forêts, de ces mêmes forêts où se promèneront les siècles suivants les courtisans de Versailles. Quel dommage, notre pauvre Don Quichotte est donc condamné à n’être qu’un homme parmi tant d’autres, un tertiaire ectomorphe du XVIIe siècle, pendant que les viragos lui rient au nez. Aucune princesse, éperdue d’amour, ne viendra, dans un éternel frisson de gratitude, s’abandonner à lui corps et âme, pour couronner sa valeur chevaleresque dans l’extase la plus intime.

Les étoiles auraient-elles donc besoin d’errer dans les limbes pour briller ? À l’instar de Socrate dans l’Athènes d’Aristophane ? Que la Grèce contemporaine ne nous fasse pas oublier celle d’Homère qui n’était pas une nation, mais une constellation de cités-États, toutes jalouses de leur indépendance, au point de s’entretuer à l’instar de nos fiefs féodaux. Voici la Grèce primordiale, brutale et chaotique, jusqu’à ce qu’elle soit interrompue dans ses fratricides par l’irruption foudroyante de l’Empire perse. À peine eut-elle le temps de rouvrir les yeux que plus de la moitié de son espace avait été subjuguée. Pourtant, rien ne laissait présager sa victoire future face à cet État-civilisation, qui lança sur ces Grecs divisés une force telle que le monde n’en avait encore jamais vu.

Décidément, pourquoi le génie s’acharne-t-il à éclore dans la bourbe ? Pourquoi la musique classique comme les beaux-arts sont-ils apparus dans l’Italie des condottieri, l’art gothique et le roman courtois dans la France féodale, Socrate et Platon dans la Grèce des sophistes ?… Sans doute parce que nul génie n’éclôt hors du sein de cette adversité chaotique, la matrice originelle. Platon, eût-il vu le jour à Sparte — sa Kallipolis, sa Cité idéale —, n’aurait jamais eu l’âme déchirée par les turpitudes de ses concitoyens d’Athènes… Quiconque a lu le philosophe peut ressentir sa souffrance personnelle, sa révolte métaphysique qui irrigue son œuvre tout entière. Il en va de même pour son alter ego en Chine. Qui lit les Entretiens de Confucius et même le Livre de la Voie et de la Vertu de Lao Tseu y ressent des blessures intimes causées par le chaos. Autour de ces princes philosophes régnaient l’injustice, l’iniquité et le mensonge. Et chacun d’eux s’efforça de conjurer ce désordre endémique en concevant, tels des apprentis sorciers, des idées révolutionnaires, afin de remettre les masses sur le droit chemin. Sur « la Voie de la Vertu », disait Lao Tseu. Quant à nos Hellènes, ne cessant de s’affronter, tels de vulgaires hooligans, ceux-ci étaient constamment maintenus en éveil, forcés de se surpasser et de faire preuve d’agôn. Nombre d’historiens occidentaux, fascinés qu’ils sont par l’unité et par la paix, regrettent ces rivalités qu’ils qualifient de « guerres civiles », insinuant par là que la civilisation grecque eût brillé davantage si seulement elle avait été unie… Mais quel eût été le sort de la Grèce si cet « esprit agonique » n’avait pas poussé justement chacune de ces petites cités-États dans ses retranchements ? Sans cette émulation militaro-culturelle, la réforme hoplitique ne serait jamais advenue à l’époque archaïque, alors même que celle-ci devait sceller, plus tard, la défaite des Perses lors des guerres médiques. S’affrontant continuellement, l’adversité avait fait des Grecs des experts de la guerre.

La géographie du monde grec devrait également retenir notre attention. À première vue, rien n’y favorisait l’épanouissement d’une civilisation, contrairement au delta du Nil ou aux vastes plaines du Croissant fertile. La Grèce, si mal pourvue, si mal foutue géographiquement, devait se contenter de vallées étroites peu propices à l’agriculture, d’un sol aride, d’îles calcinées par le soleil et rendues difficiles d’accès à cause des mers capricieuses qui les entouraient. Les dieux n’étaient donc pas favorables. Dès lors les Grecs avaient tout à inventer — trières, cartographie, aqueducs, systèmes hydrauliques, plan hippodamien, etc. — afin de dompter cet environnement hostile. Le journaliste Henri de Turenne avait raison de qualifier le miracle grec de « triomphe de l’ordre et de l’intelligence sur le chaos ». Un chaos finalement indispensable, sans lequel la civilisation d’Homère n’aurait jamais vu le jour.

Ce qui ne va pas sans poser d’amères questions sur la conception du Mal dans la pensée occidentale. Si le Mal, indissociable du chaos, résulte de l’absence de Dieu, comme le veut la tradition scolastique, privatio boni debiti, alors il faut bien admettre que Dieu a consenti par son retrait volontaire ­— le tsimtsoum kabbalistique — à créer mécaniquement, physiquement, les conditions propices au chaos et à l’adversité. À moins de supposer que Dieu, incapable du moindre mal, ait pu s’absenter par inadvertance, ou, plus déroutant encore, qu’il n’ait en fait aucune emprise sur les ténèbres… Ce qui réfuterait sérieusement la thèse de son omnipotence et même de son unicité. Car quel autre dieu, par amour pour les pauvres mortels que nous sommes, eût accepté de jouer au Magicien d’Oz ? L’humanité a besoin d’aventure et d’un méchant, au moins d’une adversité pour accomplir sa quête. Qui va se coller au sale rôle du méchant pour le bien de tous ?

La Grèce antique n’est pas la seule d’ailleurs à avoir marqué l’humanité de son génie malgré une géographie ingrate. En Extrême-Orient, les malheureux Japonais, disséminés qu’ils sont sur leur archipel volcanique, durent eux aussi s’adapter à une nature infernale. Et ils le firent dans des circonstances presque analogues à celles des Grecs : au milieu d’un désordre endémique, causé par l’affrontement clanique des daimyos et de leurs chiens de guerre de samouraïs. Mais plus heureux que les Grecs, les Japonais ont su préserver jusqu’à aujourd’hui leur principale richesse : le shintoïsme. Un ovni que cette religion animiste qui continue au XXIe siècle de structurer la psyché des Japonais, de les conditionner avec des mécanismes de pensée qui remontent à la nuit des temps, au moins au Paléolithique. À sa base est le kami. Antérieur aux dérives anthropomorphiques du polythéisme, le kami n’est pas un petit bonhomme affublé du titre de « dieu », mais une force, une entité spirituelle, similaire au phi de l’animisme thaïlandais. Avec cette différence que les kamis résident aussi bien dans la matière que dans des notions purement abstraites, telles que le kamimusubi, qui renvoie à la naissance et au devenir de toute chose. Et parce que le kami comme le phi peuvent nuire aux vivants, nul ne saurait se soustraire à ses devoirs sans s’exposer à leur vindicte. La nature, omniprésente, voit tout, et il n’existe pas de kami ni de phi pour absoudre les péchés. Il en va de même pour les Ancêtres défunts, dont le culte est commun aux Japonais et aux Thaïlandais, bien que sous une forme différente. S’il est négligé, l’Ancêtre, qui occupa jadis le lieu, devient une source de malheurs et de désordre. Aussi faut-il lui consacrer une maison humaine en miniature, comme une maison de poupées, et lui sacrifier des fleurs, de l’encens et de la nourriture. Omniprésentes dans les rues siamoises, les san chao thi, les « maisons des Esprits », veillent sur chaque demeure, jusqu’à la devanture des McDonald’s, mais surveillent, plus sûrement et plus efficacement que n’importe quelle police secrète, chacun de ses occupants. Assujettis à ce nomos primordial, les hommes doivent se résoudre à une relation synallagmatique et rituelle avec les puissances intangibles, sans concession possible. Le revirement moral d’un pécheur, fût-il sincère, ne suffit pas à le purifier. Autrement, ce dernier devra accomplir un acte équivalent à sa faute, ou bien s’ôter la vie si ses torts sont irréparables. Associé au culte des ancêtres, aux préceptes confucéens et taoïstes, le shintō habitue dès l’enfance à ce voisinage tragique avec l’invisible. Un comportement héroïco-politique en découle : le gaman ou la capacité à endurer l’insupportable. Tel est le nom que donnent les Japonais à cet état d’esprit animiste sans lequel leur société traditionnelle n’eût jamais tenu le choc face au colonialisme. Une telle notion est aussi difficilement intelligible pour l’esprit occidental, trop prompt à assimiler le gamanà une discipline bête et méchante, balayée dès la génération suivante. Cet ethos relève d’un paradigme antérieur aux religions de salut universel et surtout d’une vision animiste de l’existence.

S’il existe un Ailleurs et qu’aucun dieu, qu’aucune force n’est susceptible de pardonner les lâchetés, ni de purifier une âme de ses souillures, alors il ne reste d’autre voie que celle de la probité. Chacun est tenu de se plier à l’ordre des choses, qu’il soit un enfant ou un vieillard, un homme ou une femme. Le gaman ne relève pas de la sévérité mais de la fatalité ; d’une vision de l’existence où la rémission des péchés n’existe tout simplement pas. Un jour, une pianiste japonaise m’a résumé en une phrase cette trouvaille ontologique, faite après bien des années de lectures : « au Japon, Dieu n’existe pas et personne ne peut nous pardonner. » Cette sentence était d’autant plus singulière qu’on devisait dans les allées du square des Missions étrangères, rue du Bac à Paris, et que cette pianiste s’était convertie au catholicisme. Nos problèmes sont souvent les conséquences de nos faiblesses. Elle, en tant que Japonaise, avait trouvé son grand frisson dans l’Extrême-Occident. Moi, je l’ai trouvé dans le platonisme et dans ce qui reste d’animisme en Extrême-Orient. J’y vois un remède à l’agnosticisme de l’Occident. Le gaman relève de ce que l’on devrait considérer comme un « utilitarisme religieux », de ce rapport synallagmatique aux forces régissant le cosmos. C’est pourquoi aucune société fondamentalement chrétienne, mue par cette idée de rémission des péchés, n’engendrera un tel ethos politique, car le gaman y serait absolument inutile et factice : « Cette année j’ai pas été sage, J’me suis comporté comme un sauvage. À l’école j’ai fait des ravages, et rendu mes parents verts de rage. Des cadeaux j’en ai pas mérités, mais je sais qu’il va m’en apporter [le Père Noël] », dixit Les Minikeums devant les petits Français de 1998. Mais au Japon, comme au Siam, pas de Père Noël, ni de Dieu chrétien : seulement l’homme et la femme face à l’adversité, et une balance des mérites et des démérites. Par ailleurs, le simple fait de « croire en Dieu » ne constitue pas un mérite. L’effet serait presque inverse : croire sciemment en un dieu qui n’existe pas, d’autant plus un Dieu Père Noël, serait vu plutôt comme une preuve d’inconséquence. Ce qui compte dans le shintō, ce sont les actes accomplis, tout particulièrement les actions d’ordre anthropologique : le fait d’honorer les Esprits ancestraux qui épient vos moindres faits et gestes ; ou encore le fait de défendre votre ethnie, comme le ferait n’importe quelle espèce animale ou végétale. Le plus petit caillou doit accomplir sa destinée en assurant sa séité. Le peuple yamato n’échappe pas à ce devoir cosmique. Si l’acte n’a pas été accompli au cours de l’existence terrestre, il n’y aura pas d’au-delà, il n’y aura pas de pardon. Non pas que les kamis célestes soient méchants, la rémission des péchés est tout simplement inexistante dans un paradigme animiste. Il faut donc suivre cette voie en dépit des difficultés, jusque dans les situations les plus désespérées. Comme à la bataille d’Okinawa, livrée en avril 1945 par un Japon exsangue : dans les rangs nippons, des milices d’adolescents constituent « le corps des étudiants de sang et de fer » ; et parmi ces milices, des escadrons entiers de jeunes filles. Retranchées dans les grottes, celles-ci retardent l’avancée américaine. Et les GIs ont beau attaquer, avec des lance-flammes et des explosifs chimiques en causant des souffrances innommables, ces écolières « endurent l’insupportable » et ne se rendent pas. C’est le gaman, motivé par la crainte de dévoyer son âme. D’où la peur qu’ont les soldats nippons de mourir d’une balle dans le dos, en battant en retraite. Ainsi, à défaut de munitions et de nourriture, soldats, étudiants et civils, par centaines, se suicident, en se flanquant une grenade sur le ventre ou en se jetant du haut des falaises, comme les femmes des environs, avec leur bébé sous le bras. Autant de sacrifices « inutiles » pour des chrétiens, qui, bien sûr, croient en un dieu miséricordieux, et pour lesquels il est donc impossible de comprendre l’intérêt métaphysique qu’aurait un gyokusai (un « joyau brisé ») à se battre avec autant d’abnégation, autant de gaman. D’ailleurs, le shintō n’est pas tout à fait sûr de ce qui advient après la mort. Le shintō n’a pas de dogmes établis. Que chacune de ces âmes se soit métamorphosée en étoile ou en fleur de cerisier, le shintō l’ignore. Néanmoins ce sont des images destinées à illustrer une vérité : leur âme subsiste dans la Lumière, et cette Lumière continue de resplendir sur le Japon. Au XXIe siècle, le peuple yamato est encore debout, avec son « sublime souverain qui règne au-dessus des nuages », sachant qu’il doit sa survie à son seul gaman. Le véritable défi réside donc dans sa transmission.

Et qui mieux que Yukio Mishima incarne cette initiation au sein de la société moderne ? On lui doit Le Soleil et l’Acier, un testament de samouraï et une confession d’incel dans laquelle il raconte comment, d’adolescent fragile et cérébral, il en est venu à la certitude que la vie ne trouve son sens que lorsque le muscle précède le verbe. Les corps s’aguerrissent au contact de la nature, les âmes en se frottant à « la réalité rugueuse ». Rimbaud redoutait lui aussi « l’hiver parce que c’est la saison du confort ! » En plus de leurs DT-Polio et de leurs ROR, les petits Nippons et les petits Siamois du XXIe siècle ont une piqûre de rappel dans un monde si douillet qu’il pourrait avilir leur âme sans ce « vaccin culturel ». En inoculant cette forme d’adversité artificielle, dès l’enfance, le shintō ainsi que l’animisme des phi parviennent à inculquer dans un environnement urbain qui ne s’y prête guère, propice à l’incelisme, un paradigme où l’absolu ne s’acquiert que par un effort chthonien.

Le confort est le cercueil des civilisations. Trop de confort inhibe l’instinct de survie, donnant voix au chapitre à des hommes ordinaires, qui en des temps difficiles n’auraient jamais trouvé le courage de se rebeller. Demandons-nous combien d’énarques seraient montés sur la barricade de la Révolution ? N’est pas Gavroche qui veut. Or, il est beau et il est grand de voir des Gavroche brandir le glaive de la justice. Comme ce Guillaume III d’Orange-Nassau, stathouder des Provinces-Unies durant la guerre de Hollande. Merci à David Hume de nous avoir retracé sa destinée dans son Histoire de l’Angleterre : George Villiers, duc de Buckingham, vient parlementer avec ce jeune trublion qui a alors vingt et un ans. Buckingham tente de ramener ce petit prince calviniste à la raison en le conjurant de déposer les armes, car les Provinces-Unies sont condamnées à la défaite. Il faut capituler. Et il est vrai que Guillaume doit affronter des armées redoutables ; celles de Louis XIV et de Charles II, meneur de ces anglicans qui rêvent secrètement de faire revenir l’Angleterre dans le giron de l’Église catholique… Guillaume est livré à lui-même : les deux rois les plus puissants d’Europe lui font face. Qu’importe ! « Il est un moyen certain par lequel je puis être sûr de ne jamais voir la ruine de mon pays, s’exclame-t-il : je mourrai dans la dernière tranchée ! » Et la Hollande s’en est sortie.

L’ombre sert de matrice au héros. Le chevalier surgit des ténèbres comme le fait une étoile au milieu de la nuit. Or c’est un miracle qui se produit rarement dans une société centralisée, épargnée par le chaos, endormie sur les lauriers de ses ancêtres. Mais même les plus beaux lauriers se fanent. En une génération, ces sociétés sécures n’ont plus besoin d’innover pour survivre, ni de remettre en question leurs fondements idéologiques. Elles relèguent les tâches manuelles à leur lumpenprolétariat, ex-esclaves que l’Europe puise dans ses anciennes colonies. Plus besoin dès lors d’être gouvernées par des élites capables, ni même de faire assez d’enfants. L’Autre accomplit discrètement ce labeur à leur place. Et ni les droits de l’homme, ni le Dieu miséricordieux du christianisme ne viendront blâmer ces sociétés avachies. Ce Dieu chérit toutes ses ouailles et ne poussera jamais des millions d’Européens en particulier à relever leur taux de fécondité parce qu’il les aimerait plus que les autres. Regardez plutôt ces héritiers des Merchant Adventurers de Londres, des conquistadors d’Estrémadure, des fidalgos de Lusitanie, des gueux de mer d’Amsterdam et des flibustiers de France : nos boomers ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, et un État-providence qui les conforte dans leur esprit de rentier Biedermeier. Ils pourraient changer le monde, mais ils ne le font pas. La gravité de leurs fautes s’en trouve ainsi accrue. Trop de confort tue l’effort. Et sans effort, il n’y aura plus ni progrès, ni grandeur, seulement le déclin.

En fait de boomers, il en va ainsi pour toutes les sociétés humaines, où qu’elles végètent sur le globe. Qu’est devenue la France depuis que les Valois l’ont unifiée, l’Italie depuis le Risorgimento, la Grèce depuis qu’elle est devenue une nation ? Que s’est-il bien produit de beau et de grand depuis qu’on nage dans la plénitude du bonheur ?

Allez, amis siamois, que le Ciel vous garde d’avoir un dieu aussi clément que le nôtre, d’avoir des droits de l’homme à défaut d’avoir des devoirs envers les Esprits ancestraux. Il faut bien laisser un peu de place aux ténèbres et aux phi qui s’y cachent pour nous galvaniser. Si l’univers n’était que blancheur absolue, les étoiles seraient invisibles et la lumière perdrait tout intérêt cathartique. Puissions-nous seulement revaloriser l’adversité en la considérant sous l’angle de cet « utilitarisme religieux ». Car l’adversité nous accorde chaque jour l’insigne privilège de devenir meilleurs par nos actes, et non par nos seules pensées chrétiennes. Puisque c’est en ce bas monde que se joue vraisemblablement notre destinée, efforçons-nous d’ennoblir notre âme en l’arrosant chaque jour de sacré, d’amour et d’aventure. Finalement, tout le défi pour l’Occident serait d’instiller un peu de chaos dans la modernité, de greffer cet animisme siamois et japonais dans son cœur, car le sien a cessé de battre. C’est ce que prophétisait André Malraux, en 1955, dans L’Homme et le fantôme, déclarant que la tâche du prochain siècle, le nôtre, sera « d’y réintégrer les dieux ».

D’après certains, nous vivrions des temps troublés. Tant mieux, c’est que le printemps approche, étincelant comme la foudre, bruyant comme le tonnerre, charriant dans ses nuées noires un soleil sur le point de resplendir et de faire germer la vie sur ce qui est mort. Tant mieux si la tempête éclate. L’hiver a trop duré… C’est à entendre, au fond de l’abîme, ce vieux serviteur du Coriolan de Shakespeare pester contre le vieil Occident : « Donnez-moi la guerre, vous dis-je ! Elle l’emporte sur la paix autant que le jour sur la nuit ; elle est leste, vigilante, sonore et pleine de nouveautés. La paix, c’est une apoplexie, une léthargie ; elle est fade, sourde, somnolente, insensible ; elle fait bien plus de bâtards que la guerre ne détruit d’hommes. »

Aussi faut-il reprendre sa route à un moment donné, se résigner à progresser dans l’inconnu, telle une étoile dans le noir. Rester figé à contempler le passé ou l’avenir ne sert de rien. Devant ou derrière, la longueur du chemin s’espace à l’infini. Si bien que le futur comme le passé semblent se rejoindre, ici même, sur nos pas.

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