Un homme, dût-il traverser un océan, voyage toujours avec ses idées. Elles le suivent, plus sûrement que ses affaires qu’il peut perdre en cours de route. Ainsi donc, me voilà depuis quelques heures à l’autre bout du monde, traînant ma valise sur les pavés de Miraflores à Lima, et mes pensées dans mon cerveau en ébullition. Aussi, quand vient le moment de déballer ma valise de touriste, — « voyageur » serait bien trop noble pour quelqu’un qui s’est téléporté en avion, — l’envie me prend d’alléger également mon esprit. C’est que j’aimerais confier à mon hôte péruvien un paradoxe historique que m’inspire la culture latine : l’adversité engendre la force. Non pas cette force vulgaire que les comics attribuent à des tertiaires transfigurés en super-héros, le plus souvent malgré eux, à la suite d’un accident fortuit, mais une force autrement plus réelle car plus humaine, acquise à l’issue d’un effort violent et chthonien. Le genre d’effort que produit toute espèce animale lorsque sa survie en dépend, et toute société humaine lorsque son avenir s’annonce incertain.
Pourquoi l’Amérique latine donne-t-elle l’impression d’être épargnée par le déclin qui assombrit le reste de l’Occident ? Pour peu que je regarde derrière moi, par-delà les quelques décennies de mon existence, j’entrevois dans le passé un début de réponse. J’entends de nouveau le vieux mage du romantisme allemand me murmurer : « L’historien est un prophète qui regarde en arrière ». Je dois me pencher au bord du gouffre, sonder cet abîme qu’est l’histoire, avant que le temps m’y précipite. Tout au fond, résonne l’écho caverneux des grandes civilisations, jusqu’à la plus petite société humaine qui s’est agitée sur la terre depuis le Big Bang divin. Voici nos ancêtres. L’abîme résonne de leurs faits et gestes, de leurs exploits et de leurs crimes. L’épopée homérique, les chants védiques, les sagas scandinaves, la légende arthurienne, les poèmes sumériens, la cosmogonie aztèque et tant d’autres cycles nous content leurs destinées, toutes mues par une loi immuable : la force est toujours apparue au contact du chaos. C’est lorsque les hommes parviennent au comble du désespoir et du désarroi qu’ils peuvent se redresser : l’adversité fait d’eux des hommes ; des hommes d’une espèce supérieure, ayant atteint un état métaphysique auquel ils n’auraient jamais accédé sans adversité. À eux l’éternité de l’âme, la catastérisation, le dojo céleste des samouraïs.
Cette voie philosophique va à rebours de notre image contemporaine de la force, qui néglige celle qu’on acquiert dans l’adversité, pour lui préférer celle de dieux qui n’existent pas. Quel avantage aurions-nous à naître immortels, invulnérables et omnipotents ? Quiconque débuterait son existence dans ce carcan ontologique se verrait immédiatement condamné à l’inaction, à l’impossibilité de devenir. Si les dieux n’étaient pas des hommes, leur condition métaphysique serait insignifiante. Tout défi à relever induit un risque tragique qu’on peut prendre seulement parce que nos faiblesses existent. Mais le jeu en vaut la chandelle. En voyant le jour sur cette terre ténébreuse, propice à l’aventure, nous autres, pauvres mortels, devons subir des épreuves que seuls le doute, le vide, la mort et l’inconnu permettent de vivre. Mais, selon cet instinct primordial de l’humanité, après avoir accompli l’objet de notre quête, qui devait tendre nécessairement vers le bien, à chaque instant une force supérieure aura veillé sur nous. Et celle-ci ne devait pas étendre nos devoirs au-delà de nos forces. Car un simple mortel peut devenir ses choix, quelle que soit l’issue morale de son existence.
Aussi, dans ce gouffre de l’histoire, où tant de faits fragmentaires et erratiques remontent à la surface, devons-nous constamment suppléer par la pensée aux lacunes de notre mémoire collective, afin d’éprouver la même empathie qu’on ressentirait à l’égard de nos parents. Sans cela le destin de nos ancêtres resterait inintelligible ; si lointain qu’on en oublierait leur humanité si on ne les entendait plus ahaner ni grincer des dents face à l’adversité. Rien qu’à l’échelle de l’Occident, imaginons ce que put être l’effroi causé par l’invasion perse dans la Grèce antique, ou la noirceur des ténèbres qui régnait dans l’Europe féodale. Combien de sang versé pour de viles querelles entre cités italiennes à l’époque de Dante ? Mais trêve de lamentations ! Pour peu que la vendetta s’arrête, l’Italie, titubant dans le sang fumant de ses victimes innocentes, va jouer la première de la musique classique. Tel un Joker dansant avec son revolver… Depuis, les siècles ont passé. L’aube a effacé les pas funèbres de l’assassin et dans sa Renaissance on n’a gardé que le souvenir de son éclat, la beauté de sa musique. Oubliée la querelle des gibelins et des guelfes, la mesquinerie des zannis de la Commedia dell’arte. Cela fait belle lurette que les mamans ont oublié que ces racailles de valets donnaient des coups de couteau dans le ghetto de Venise, elles qui déguisent maintenant leurs petits garçons en Arlequin pour Mardi Gras. Celui qui porte la première botte a gagné : point de noblaillerie, on préfère Achille à Hector dans cette Italie qui a cueilli les fleurs du mal sur un champ de ruines. Le premier opera, c’est Monteverdi, c’est la descente aux Enfers d’Orfeo et sa remontée lumineuse, aveuglante même, auprès d’un Apollon « baroccoco », s’envolant sur son nuage dans un christianisme guimauve.
Il en va de même des contes de fées, dont la genèse est aussi noire que la nuit féodale qui l’a vue naître : en ces temps d’arbitraire et d’anarchie, où la vie était constamment suspendue à un fil, où chaque pan de l’existence pouvait prendre une tournure tragique. Le simple fait de se déplacer, de quitter son hameau, c’était courir le risque de s’aventurer dans la forêt voisine, infestée de loups, couverte de neige une partie de l’année et dans laquelle sévissaient des bandes de brigands. Sans même sortir du village, les pillards pouvaient faire irruption à tout moment. Bien souvent, une rumeur menaçante précédait leur venue. Puis voilà qu’ils surgissaient à l’improviste, dévalisant la chaumière, volant le menu fretin tout en égorgeant les récalcitrants. Ils se carapataient ensuite avec leur butin et avec les femmes qu’ils avaient capturées. Alors, daignons imaginer l’effet, aussi bien esthétique que moral, produit par l’irruption d’un chevalier, bondissant de l’obscurité telle une étoile filante, pour sauver l’une d’entre elles. Celle-ci naturellement l’en remerciait par un doux et long baiser, lui offrant son ruban, en gage de son amour éperdu. Le chevalier l’accrochait à son heaume et s’en retournait, beau et viril, dans sa lourde cotte de mailles, dispenser la justice dans les ténèbres. Hélas, vint le jour où il n’y eut plus assez de ténèbres ni de félons à abattre ; et notre pauvre chevalier, au chômage, devint ce maigre échalas de Don Quichotte. Son malheur ? L’absence de ténèbres, aucune force maléfique à l’horizon.
Les étoiles auraient-elles donc besoin d’errer dans les limbes pour briller ? À l’instar d’un Socrate dans l’Athènes d’Aristophane et des sophistes ? Jadis, la Grèce querellée, divisée comme l’Italie de Dante, en centaines de cités-États jalouses de leur indépendance, fut interrompue dans son carnage par l’irruption brutale de l’Empire perse. À peine eut-elle le temps de rouvrir les yeux que plus de la moitié du monde grec avait été subjuguée. Pourtant, rien ne laissait présager sa victoire future face à cet État-civilisation, qui lança sur ces Grecs une force telle que le monde n’en avait encore jamais vue.
Pourquoi le génie jaillit-il là où on s’y attend le moins ? Pourquoi la musique classique comme les beaux-arts ont-ils vu le jour dans l’Italie des condottieri, l’art gothique et le roman courtois dans la France féodale, Platon et Aristote dans la Grèce des sophistes ? L’adversité fut le secret de leur force. Les Grecs ne cessant de s’affronter étaient constamment maintenus en éveil, forcés de se surpasser et de faire preuve d’agôn. Nombre d’historiens occidentaux, fascinés qu’ils sont par l’unité, regrettent ces rivalités qu’ils qualifient de « guerres civiles », supposant que la civilisation grecque fût allée plus loin si seulement elle avait été unie. Mais quel aurait été le sort de la Grèce si cet « esprit agonique » n’avait pas poussé chacune de ces petites cités-États dans ses retranchements ? Sans cette émulation militaro-culturelle la réforme hoplitique n’aurait jamais eu lieu à l’époque archaïque, alors même que celle-ci devait sceller la défaite des Perses lors des guerres médiques. S’affrontant continuellement, l’adversité avait fait des Grecs des experts de la guerre.
La géographie du monde grec devrait également retenir notre attention. À première vue, rien n’y favorisait l’épanouissement d’une civilisation, contrairement au delta du Nil ou aux vastes plaines du Croissant fertile. La Grèce, si mal pourvue, devait se contenter de vallées encaissées, d’un sol aride, d’îles brûlées par le soleil et isolées par des mers capricieuses. Les Grecs avaient tout à inventer pour dompter cet environnement hostile. Le journaliste Henri de Turenne avait raison de qualifier le miracle grec de « triomphe de l’ordre et de l’intelligence sur le chaos ». Un chaos nécessaire, sans lequel l’aventure eût été impossible.
Ce qui ne va pas sans poser d’amères questions sur l’origine du Mal dans la pensée occidentale. Si le Mal, indissociable du chaos, résulte de l’absence de Dieu, comme le veut la formule de saint Thomas d’Aquin, privatio boni debiti, alors c’est bien que Dieu a consenti par son retrait à créer mécaniquement, physiquement, les conditions propices au chaos et à l’adversité, dans ce mouvement de retrait que la tradition kabbalistique nomme tsimtsoum. À moins de supposer que Dieu, incapable du moindre mal, ait pu s’absenter par inadvertance, ou plus déroutant, qu’il n’ait aucune emprise sur les ténèbres… Ce qui ébranlerait sérieusement son omnipotence ainsi que son unicité. Car, quel autre dieu, par amour pour les pauvres mortels que nous sommes, eût accepté de jouer les Magiciens d’Oz avec l’humanité ?
La Grèce antique n’est pas la seule du reste à avoir marqué l’humanité de son génie malgré une géographie ingrate. En Asie de l’Est, les Japonais, disséminés qu’ils sont sur leur archipel volcanique, durent eux aussi s’affronter aux éléments, — c’est-à-dire à la vérité, — s’adapter à une nature retorse. Ils le firent d’ailleurs dans des circonstances presque analogues à celles des Hellènes : au milieu du chaos, causé par les clans de daimyos et de leurs fougueux samouraïs. Mais plus heureux que les Grecs, les Japonais ont su préserver jusqu’à aujourd’hui leur principale richesse : le shintoïsme. Un ovni que cette religion animiste, qui continue au XXIe siècle de structurer et de conditionner la psyché des Japonais avec des mécanismes de pensée qui remontent à la nuit des temps, au moins au Paléolithique. À sa base est le kami. Antérieur aux dérives anthropomorphiques du polythéisme, le kami n’est pas un petit bonhomme affublé du titre de « dieu », mais une force, une entité spirituelle, similaire aux Apus chez les Incas. Avec cette différence que les kamis résident aussi bien dans la matière que dans des notions purement abstraites, telles que le kamimusubi, qui renvoie à la naissance et au devenir de chaque chose. La particularité animiste du kami étant de pouvoir interagir et d’influer négativement sur l’humanité, il devient impossible de déroger à ses devoirs sans dévoyer son âme. La nature, omniprésente, voit tout, et il n’existe pas de kami pour absoudre les péchés. Assujettis à ce nomos primordial, les hommes doivent donc se résoudre à une relation synallagmatique et rituelle avec les puissances intangibles, sans concession possible. Le revirement moral d’un pécheur, fût-il sincère, ne suffit pas à le purifier. Ce dernier devra accomplir un acte équivalent à sa faute, ou bien s’ôter la vie si ses torts sont irréparables. Associé au culte des ancêtres, aux préceptes confucéens et taoïstes, le shintō habitue dès l’enfance à ce voisinage tragique avec l’invisible.
Yukio Mishima nous donne un aperçu de cette véritable initiation à travers sa quête personnelle de la force. Dans Le Soleil et l’Acier, il raconte comment, de jeune homme maladif et cérébral, il en est venu à la certitude que la vie ne trouve son sens que dans l’union solaire du verbe et du muscle. Les corps s’aguerrissent au contact de la nature, les âmes en se frottant à « la réalité rugueuse ». Rimbaud redoutait lui aussi « l’hiver parce que c’est la saison du confort ! » Mais en plus de leur DT-Polio et de leur ROR, les petits Nippons de l’ère Reiwa ont une piqûre de rappel dans un monde si douillet qu’il pourrait avilir leur âme sans ce « vaccin culturel ». En inoculant cette forme d’adversité artificielle, le shintō inculquerait donc dans un environnement urbain qui ne s’y prête guère un paradigme animiste, où l’absolu ne s’acquiert que par un effort chthonien.
Le confort est le cercueil des civilisations. Trop de sécurité inhibe l’instinct de survie, donnant voix au chapitre à des pleutres qui en des temps difficiles n’auraient jamais osé se dresser contre qui que ce soit. Demandons-nous combien de nos élus seraient montés sur la barricade de la Révolution. N’est pas Gavroche qui veut. L’ombre est la matrice du héros. Il surgit comme le fait une étoile, de sa tabula rasa noire comme le néant. C’est un miracle qui se produit rarement dans une société centralisée, épargnée par le chaos, endormie sur ses lauriers en décomposition. Car les lauriers se fanent vite. En une génération, ces sociétés sécures n’ont plus besoin d’innover pour survivre, ni de remettre en question leurs fondements idéologiques. Elles relèguent les tâches ingrates à leur lumpenprolétariat, issu de leurs anciennes colonies. Plus besoin dès lors d’être gouvernées par des élites capables. Nos boomers ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, et un État-providence qui les conforte dans leur esprit Biedermeier. Ils pourraient changer le monde, mais ils ne le font pas. La gravité de leurs fautes s’en trouve ainsi accrue. Trop de confort tue l’effort. Et sans effort, il n’y aura plus ni progrès, ni grandeur, seulement le déclin.
Il en va ainsi pour toutes les sociétés humaines. Qu’est devenue la France depuis que les Valois l’ont unifiée, l’Italie depuis le Risorgimento, la Grèce depuis qu’elle est une « nation » ? Que s’est-il bien produit de beau et de grand depuis qu’on nage dans la plénitude du bonheur ?
Allez, amis péruviens, ne rêvez pas trop vite du jour où l’Amérique latine sera débarrassée des cartels. Il faut bien laisser un peu de place aux ténèbres pour laisser jaillir la lumière. Si l’univers n’était que blancheur absolue, les étoiles seraient annihilées et la lumière perdrait tout intérêt cathartique. Puissions-nous seulement revaloriser l’adversité en la considérant sous l’angle d’un « utilitarisme religieux ». Car l’adversité nous accorde l’insigne privilège de devenir meilleurs par nos actes, et non par nos seules pensées chrétiennes. Puisque c’est en ce bas monde que se joue vraisemblablement notre destinée, efforçons-nous d’ennoblir notre âme, en l’arrosant chaque jour d’amour, de sacré et d’aventure.
D’après certains, nous vivrions des temps troublés. Tant mieux, le printemps approche, étincelant comme la foudre, bruyant comme le tonnerre, charriant dans ses nuées noires un soleil sur le point de resplendir et de faire germer la vie sur ce qui est mort. Tant mieux si la tempête éclate. L’hiver a trop duré. C’est à entendre, au fond de l’abîme, ce vieux serviteur du Coriolan de Shakespeare pester contre le vieil Occident : « Donnez-moi la guerre, vous dis-je ! Elle l’emporte sur la paix autant que le jour sur la nuit ; elle est leste, vigilante, sonore et pleine de nouveautés. La paix, c’est une apoplexie, une léthargie ; elle est fade, sourde, somnolente, insensible ; elle fait bien plus de bâtards que la guerre ne détruit d’hommes. »
Aussi faut-il reprendre sa route à un moment donné, se résigner à progresser dans l’inconnu, telle une étoile dans le noir. Rester figé à contempler le passé ou l’avenir ne sert de rien. Devant ou derrière, la longueur du chemin s’espace à l’infini. Si bien que le futur comme le passé semblent se rejoindre, ici même, sur nos pas.