Un homme, dût-il traverser un océan, voyage toujours avec ses idées. Elles le suivent, plus sûrement que ses affaires qu’il peut perdre en cours de route. Ce qui m’est arrivé à l’aéroport de Canton. Un déjeuner trop plaisant en compagnie d’une amie chinoise normalienne, et un comptoir d’enregistrement fermé. J’ai dû abandonner ma valise et entasser ce que j’avais dans de grands sacs plastique, en jetant tout ce qui est interdit dans un avion. Ainsi donc, me voilà depuis quelques heures à l’autre bout du monde, traînant mes bagages de fortune vers mon condo de Bang Phlat à Bangkok, et mes pensées dans mon cerveau en ébullition. Aussi, quand vient le moment de déballer mon barda de touriste, — « voyageur » serait bien trop noble pour quelqu’un qui s’est téléporté en avion, — l’envie me prend également d’alléger mon esprit. C’est que j’aimerais confier à mon hôte thaïlandais un paradoxe historique que m’inspire la culture siamoise : l’adversité engendre la force. Non pas cette force physique que les comics attribuent à des tertiaires transfigurés en super-héros, le plus souvent malgré eux, à la suite d’un accident fortuit, mais une force autrement plus réelle car plus humaine, acquise à l’issue d’un effort violent et chthonien. Le genre d’effort que produit toute espèce animale lorsque sa survie en dépend, et toute société humaine lorsque son avenir s’annonce incertain.
Pourquoi l’Extrême-Orient semble-t-il épargné par le déclin moral qui ensevelit notre vieille Europe dans le nihilisme ? Pour peu que je regarde derrière moi, par-delà les quelques décennies de mon existence, j’entrevois dans le passé un début de réponse. J’entends de nouveau le vieux mage du romantisme allemand me murmurer : « L’historien est un prophète qui regarde en arrière ». Je dois me pencher au bord du gouffre, sonder cet abîme qu’est l’histoire, avant que le temps m’y précipite à mon tour. Tout au fond résonne l’écho caverneux des grandes civilisations, jusqu’à la plus petite société humaine qui se soit agitée sur la terre depuis le Big Bang divin. Voilà nos ancêtres. L’abîme résonne de leurs faits et gestes, de leurs exploits et de leurs crimes. L’épopée homérique, les sagas scandinaves, les hymnes védiques, la légende arthurienne, les poèmes sumériens, la cosmogonie aztèque, les chants des griots mandingues et tant d’autres cycles nous content leurs destinées, toutes mues par une loi immuable : la force est toujours apparue au contact du chaos. C’est seulement lorsqu’ils parviennent au comble du désespoir que les hommes peuvent se redresser : l’adversité fait d’eux des hommes ; des hommes d’une espèce supérieure, ayant atteint un état métaphysique auquel ils n’auraient jamais accédé sans adversité. À eux l’éternité de l’âme, la catastérisation, le dojo céleste des samouraïs.
Mais cette voie philosophique va à rebours de notre image contemporaine de la force, qui néglige celle qu’on acquiert dans l’adversité, pour lui préférer celle de dieux invulnérables. Quel avantage aurions-nous en effet à naître immortels et omnipotents ? Quiconque débuterait son existence dans ce carcan ontologique se verrait immédiatement condamné à l’inaction, à l’impossibilité de devenir. À vrai dire, c’est « l’éloge de la faiblesse » qu’il faudrait écrire, car si les dieux n’étaient pas des hommes, s’ils n’étaient pas faillibles, leur condition métaphysique serait insignifiante. Tout défi à relever comprend nécessairement un risque tragique qu’on peut prendre seulement parce que nos faiblesses existent. Mais le jeu en vaut la chandelle. En voyant le jour sur cette terre ténébreuse, propice à l’aventure, nous autres, pauvres mortels, devons subir des épreuves que seuls le doute, la mort et l’inconnu nous permettent de vivre. Mais tout au long de cette quête, qui devait tendre nécessairement vers le bien, une force supérieure aura veillé constamment sur nous. Et celle-ci ne devait pas étendre nos devoirs au-delà de nos forces. Un simple mortel peut devenir ses choix, quelle que soit l’issue morale de son existence.
Aussi, dans ce gouffre de l’histoire, où tant de faits erratiques remontent à la surface, devons-nous suppléer continuellement par la pensée aux lacunes de notre mémoire collective, afin d’éprouver la même empathie qu’on ressentirait à l’égard de nos parents. Sans cela, le destin de nos ancêtres resterait inintelligible ; si lointain qu’on en oublierait leur humanité si on ne les entendait plus ahaner ni grincer des dents face à l’adversité. Rien qu’à l’échelle de l’Occident, imaginons ce que put être l’effroi causé par l’invasion perse dans la Grèce antique, ou encore la noirceur des ténèbres qui régnait dans l’Europe féodale. Beaucoup s’extasient devant les beautés de la Renaissance, mais combien soupçonnent les noirceurs qui l’ont enfantée, et le sang qu’il fallut verser pour que Botticelli pût peindre le sourire de Vénus ? Combien de charniers pour de viles querelles entre cités italiennes à l’époque de Dante ?… Mais à y regarder de plus près, pour peu que la vendetta s’arrête, l’Italie, titubant dans le sang fumant de ses victimes innocentes, va jouer la première de la musique classique. Tel un Joker dansant avec son revolver… Depuis, les siècles ont passé. L’aube a effacé les pas funèbres de l’assassin, et dans sa Renaissance on n’a gardé que le souvenir de son éclat, la beauté de sa musique, les splendeurs de ses peintures et de son architecture. Oubliées la querelle des gibelins et des guelfes, la mesquinerie des zanni de la Commedia dell’arte. Cela fait belle lurette que les mamans ont oublié que ces racailles de valets donnaient des coups de couteau dans le ghetto de Venise, elles qui déguisent maintenant leurs petits garçons en Arlequin pour Mardi Gras. Celui qui porte la première botte a gagné : point de noblaillerie, nous ne sommes pas dans Troïlus et Cressida ; on préfère Achille à Hector dans cette Italie qui a cueilli les fleurs du mal sur un champ de ruines. Le premier opera, c’est Monteverdi ; c’est la descente aux Enfers d’Orfeo et sa remontée lumineuse, aveuglante même, auprès d’un Apollon « baroccoco », s’envolant sur son nuage dans un christianisme guimauve.
Il en va de même des contes de fées, dont la genèse est aussi noire que la nuit féodale qui l’a vue naître : en ces temps d’arbitraire et d’anarchie, où la vie était constamment suspendue à un fil, où l’événement le plus anodin de l’existence pouvait virer au drame. Rien que de se déplacer, de s’éloigner un peu de son hameau, c’était courir le risque de s’aventurer dans la forêt voisine, hantée par tous les démons du Moyen Âge. Sinistre forêt que celle de l’an mil, couverte de neige une partie de l’année, livrée aux ours et aux loups qui rôdaient jusqu’à l’orée des bois, et où sévissaient des bandes de brigands… Sans même sortir du village, ces pillards pouvaient faire irruption à tout moment. Bien souvent, une rumeur menaçante précédait leur venue. Plusieurs mois passaient et les voilà qui surgissaient, dévalisant la chaumière, volant le menu fretin et taillant en pièces les récalcitrants. Ils se carapataient ensuite avec leur butin dont les femmes faisaient partie. Alors, daignons imaginer l’effet, aussi bien moral qu’esthétique, produit par l’irruption soudaine d’un chevalier, bondissant telle une étoile filante de l’obscurité pour arracher cette paysanne des bras de son ravisseur et lui rendre la liberté. Celle-ci tombait naturellement amoureuse de son sauveur, le remerciait par un doux et long baiser, lui offrait le ruban de ses cheveux dénoués pour le nouer à son heaume ou à son épée en gage de son amour éternel. Puis le chevalier s’en retournait, beau et viril, dans sa lourde cotte de mailles, l’écu au poing, dispenser la justice divine dans les ténèbres ; telle une étoile poursuivant son chemin dans la nuit abyssale. Jusqu’au jour où il n’y eut plus assez de ténèbres pour cacher les félons et les vilains. Ainsi, notre pauvre chevalier, réduit au chômage, devint ce maigre échalas de Don Quichotte. Son malheur ? Plus aucune force maléfique à l’horizon ; et l’impossibilité « de mettre son corps en aventure de mort », comme le fit saint Louis, l’archétype même du roi-chevalier, le « roi éternel » de la France pour Chateaubriand. La monarchie centralisatrice instaurée par les Valois est parvenue à chasser les ténèbres de la féodalité. Elle a même éradiqué les loups des forêts, qui serviront bientôt de promenades pour les courtisans de Versailles. Notre pauvre Don Quichotte est donc condamné à n’être qu’un homme parmi tant d’autres, un tertiaire ectomorphe du XVIIe siècle. Aucune princesse, éperdue d’amour, ne viendra, dans un long frisson de gratitude, s’abandonner à lui, corps et âme, pour couronner sa valeur chevaleresque dans l’extase la plus intime.
Les étoiles auraient-elles donc besoin d’errer dans les limbes pour briller ? À l’instar de Socrate dans l’Athènes d’Aristophane ? Jadis, la Grèce querellée, divisée comme l’Italie de Dante en centaines de cités-États jalouses de leur indépendance, fut interrompue dans ses perpétuels fratricides par l’irruption brutale de l’Empire perse. À peine eut-elle le temps de rouvrir les yeux que plus de la moitié du monde grec avait été subjuguée. Pourtant, rien ne laissait présager sa victoire future face à cet État-civilisation, qui lança sur ces Grecs divisés une force telle que le monde n’en avait encore jamais vu.
Pourquoi le génie jaillit-il là où on s’y attend le moins ? Pourquoi la musique classique comme les beaux-arts sont-ils apparus dans l’Italie des condottieri, l’art gothique et le roman courtois dans la France féodale, Socrate et Platon dans la Grèce des sophistes ? Parce que l’adversité fut le secret de leur force. Parce que Platon, s’il eût été lacédémonien, n’aurait jamais été meurtri dans son âme par les mœurs de ses concitoyens d’Athènes. Quiconque a lu ses dialogues peut ressentir la souffrance personnelle du philosophe qui affleure à chacune de ses merveilles dialectiques. — Il en va de même des Analectes de Confucius. — Autour de ces princes philosophes régnaient le chaos, l’injustice et le désordre, qu’ils tentèrent de conjurer en développant des trésors d’imagination. Quant à nos Hellènes, ne cessant de s’affronter, ceux-ci étaient constamment maintenus en éveil, forcés de se surpasser et de faire preuve d’agôn. Nombre d’historiens occidentaux, fascinés qu’ils sont par l’unité et par la paix, regrettent ces rivalités qu’ils qualifient de « guerres civiles », insinuant par là que la civilisation grecque eût brillé plus intensément si seulement elle avait été unie. Malheureux historiens… Quel eût été le sort de la Grèce si cet « esprit agonique » n’avait pas poussé chacune de ces petites cités-États dans ses retranchements ? Sans cette émulation militaro-culturelle la réforme hoplitique ne serait jamais advenue à l’époque archaïque, alors même que celle-ci devait sceller, plus tard, la défaite des Perses lors des guerres médiques. S’affrontant continuellement, l’adversité avait fait des Grecs des experts de la guerre.
La géographie du monde grec devrait également retenir notre attention. À première vue, rien n’y favorisait l’épanouissement d’une civilisation, contrairement au delta du Nil ou aux vastes plaines du Croissant fertile. La Grèce, si mal pourvue, devait se contenter de vallées encaissées, d’un sol aride, d’îles calcinées par le soleil et isolées de surcroît par des mers capricieuses. Les dieux n’étaient donc pas favorables, et les Grecs avaient tout à inventer, — trières, cartographie, aqueducs, systèmes hydrauliques et plan hippodamien, — pour dompter cet environnement hostile. Le journaliste Henri de Turenne avait raison de qualifier le miracle grec de « triomphe de l’ordre et de l’intelligence sur le chaos ». Un chaos indispensable, sans lequel la civilisation d’Homère n’aurait jamais vu le jour.
Ce qui ne va pas sans poser d’amères questions sur la conception du Mal dans la pensée occidentale. Si le Mal, indissociable du chaos, résulte de l’absence de Dieu, comme le veut la formule scolastique, privatio boni debiti, alors il faut bien admettre que Dieu a consenti par son retrait volontaire (le tsimtsoum kabbalistique) à créer mécaniquement, physiquement, les conditions propices au chaos et à l’adversité. À moins de supposer que Dieu, incapable du moindre mal, ait pu s’absenter par inadvertance, ou, plus déroutant encore, qu’il n’ait aucune emprise sur les ténèbres… Ce qui réfuterait sérieusement la thèse de son omnipotence et de son unicité. Car quel autre dieu, par amour pour les pauvres mortels que nous sommes, eût accepté de jouer au Magicien d’Oz avec l’humanité en quête d’aventure ?
La Grèce antique n’est pas la seule, du reste, à avoir marqué l’humanité de son génie malgré une géographie ingrate. En Extrême-Orient, les Japonais, disséminés sur leur archipel volcanique, durent eux aussi s’adapter à une nature retorse. Ils le firent d’ailleurs dans des circonstances presque analogues à celles des Hellènes : au milieu d’un désordre endémique, causé par l’affrontement clanique des daimyos et de leurs chiens de guerre de samouraïs. Mais plus heureux que les Grecs, les Japonais ont su préserver jusqu’à aujourd’hui leur principale richesse : le shintoïsme. Un ovni que cette religion animiste, qui continue au XXIe siècle de structurer la psyché des Japonais, de les conditionner avec des mécanismes de pensée qui remontent à la nuit des temps, au moins au Paléolithique. À sa base est le kami. Antérieur aux dérives anthropomorphiques du polythéisme, le kami n’est pas un petit bonhomme affublé du titre de « dieu », mais une force, une entité spirituelle, similaire au phi chez les Thaïlandais. Avec cette différence que les kamis résident aussi bien dans la matière que dans des notions purement abstraites, telles que le kamimusubi, qui renvoie à la naissance et au devenir de toute chose. Et parce que le kami comme le phi peuvent nuire aux vivants, nul ne saurait se soustraire à ses devoirs sans s’exposer à leur vindicte. La nature, omniprésente, voit tout, et il n’existe pas de kami ni de phi pour absoudre les péchés. Il en va de même pour les Ancêtres défunts, dont le culte est commun aux Japonais et aux Thaïlandais, bien que sous une forme différente. S’il est négligé, l’Ancêtre, qui occupa jadis le lieu, devient une source de malheurs et de désordre. Aussi faut-il lui consacrer une maison en miniature, plutôt belle, et lui sacrifier des fleurs, de l’encens ou de la nourriture. Omniprésentes dans les rues siamoises, les san chao thi, les « maisons des Esprits », veillent sur chaque demeure, jusqu’à la devanture des McDonald’s, mais surveillent, plus sûrement et plus efficacement que n’importe quelle police secrète, chacun de ses occupants. Assujettis à ce nomos primordial, les hommes doivent donc se résoudre à une relation synallagmatique et rituelle avec les puissances intangibles, sans concession possible. Le revirement moral d’un pécheur, fût-il sincère, ne suffit pas à le purifier. Ce dernier devra accomplir un acte équivalent à sa faute, ou bien s’ôter la vie si ses torts sont irréparables. Associé au culte des ancêtres, aux préceptes confucéens et taoïstes, le shintō habitue dès l’enfance à ce voisinage tragique avec l’invisible. Un comportement vertueux en découle : le gaman ou la capacité à endurer l’insupportable. Tel est le nom que donnent les Japonais à cet état d’esprit fataliste sans lequel leur société traditionnelle, encore mue par le sacré, — aussi discret soit-il, — n’aurait jamais résisté au choc du colonialisme. Mais une telle notion est difficilement intelligible pour un esprit non initié, trop prompt à assimiler le gaman à la discipline. Cet ethos relève d’un paradigme antérieur aux religions de salut universel et surtout d’une vision animiste de l’existence.
S’il existe un Ailleurs et qu’aucun dieu, qu’aucune force n’est susceptible de pardonner les lâchetés, ni de purifier une âme de ses souillures, alors il ne reste d’autre voie que la probité. Chacun est tenu de se plier à l’ordre des choses, qu’il soit un enfant ou un vieillard, un homme ou une femme. Aussi, le gaman ne relève pas de la sévérité mais de la fatalité, d’une vision de l’existence où la rémission des péchés n’existe tout simplement pas. Un jour, une pianiste japonaise m’a résumé en une phrase cette découverte saisissante, faite après bien des années de lectures : « au Japon, Dieu n’existe pas et personne ne peut nous pardonner. » Cette sentence était d’autant plus singulière qu’on devisait dans les allées du square des Missions étrangères, rue du Bac à Paris et que cette pianiste s’était convertie au catholicisme. Nos problèmes sont souvent les conséquences de nos faiblesses. Elle, en tant que Japonaise, avait trouvé son grand frisson dans l’Extrême-Occident. Moi, je vois dans le gaman et plus largement dans l’animisme siamois et japonais un remède à l’agnosticisme des Occidentaux. Le gaman relève de ce que l’on pourrait appeler un « utilitarisme religieux », de ce rapport synallagmatique aux forces régissant le cosmos. C’est pourquoi aucune société fondamentalement chrétienne, mue par l’idée d’une rémission des péchés, ne saurait engendrer un tel ethos politique, car le gaman y serait absolument inutile : « Cette année j’ai pas été sage, J’me suis comporté comme un sauvage. À l’école j’ai fait des ravages, et rendu mes parents verts de rage. Des cadeaux j’en ai pas mérités, mais je sais qu’il va m’en apporter [le Père Noël] », dixit LesMinikeums devant les petits Français de 1998. Mais au Japon, pas de Père Noël, ni de Dieu chrétien : seulement l’homme, seulement la femme face à l’adversité, et une balance des mérites et des démérites ; en sachant que le fait de « croire en Dieu » ne constitue en rien un mérite. Ce qui compte dans le shintō, ce sont les actions d’ordre anthropologique : notamment le fait de défendre son ethnie et d’honorer les Esprits ancestraux qui épient nos moindres faits et gestes… Il faut donc suivre cette Voie quel qu’en soit le prix, même dans des situations désespérées. Comme à la bataille d’Okinawa, livrée en avril 1945 : dans les rangs japonais, des milices d’adolescents constituent « le corps des étudiants de sang et de fer » ; et parmi ces milices, des escadrons entiers de lycéennes. Retranchées dans les grottes, celles-ci retardent l’avancée américaine. Et les GIs ont beau les attaquer avec des lance-flammes et des explosifs chimiques, en leur causant des souffrances innommables, elles « endurent l’insupportable » et ne se rendent pas. C’est le gaman, motivé par la crainte de dévoyer son âme, de décevoir les Esprits ancestraux, peu enclins à s’apitoyer devant les jérémiades d’un déserteur. D’où la peur des soldats nippons de mourir honteusement d’une balle dans le dos, en battant en retraite. Ainsi, à défaut de munitions et de nourriture, soldats, étudiants et civils par centaines se suicident ; en se flanquant une grenade sur le ventre ou en se jetant du haut des falaises ; comme les femmes des environs, avec leur bébé sous le bras. Autant de sacrifices « inutiles » pour des chrétiens qui croient en un dieu miséricordieux, et pour lesquels il est donc impossible de comprendre l’intérêt spirituel qu’aurait un gyokusai (un « joyau brisé ») à se battre avec autant d’abnégation, autant de gaman. D’ailleurs, le shintō n’est pas tout à fait sûr de ce qui advient après la mort. Le shintō n’a pas de dogmes établis. Que chacune de ces âmes se soit métamorphosée en étoile ou en fleur de cerisier, le shintō l’ignore. Néanmoins ce sont des images destinées à illustrer une vérité : leur âme subsiste dans la Lumière ; et cette Lumière continue de resplendir sur le Japon. Au XXIe siècle, le peuple yamato est encore debout, avec son « sublime souverain qui règne au-dessus des nuages » ; sachant qu’il doit sa survie à son seul gaman. Le véritable défi réside donc dans sa transmission.
Et qui mieux que Yukio Mishima incarne cette initiation au sein de la société moderne ? On lui doit Le Soleil et l’Acier, un testament de samouraï et une confession d’incel dans laquelle il raconte comment, d’adolescent fragile et cérébral, il en est venu à la certitude que la vie ne trouve son sens que lorsque le muscle précède le verbe : le soleil est au muscle ce que la nuit est au verbe. Les corps s’aguerrissent au contact de la nature, les âmes en se frottant à « la réalité rugueuse ». Rimbaud redoutait lui aussi « l’hiver parce que c’est la saison du confort ! » Ainsi, en plus de leurs DT-Polio et de leurs ROR, les petits Nippons et les petits Siamois du XXIe siècle ont une piqûre de rappel dans un monde si douillet qu’il pourrait avilir leur âme sans ce « vaccin culturel ». En inoculant cette forme d’adversité artificielle, dès l’enfance, le shintō ainsi que l’animisme des phi parviennent à inculquer dans un environnement urbain qui ne s’y prête guère, propice à l’incelisme, un paradigme où l’absolu ne s’acquiert que par un effort chthonien.
Le confort est le cercueil des civilisations. Trop de confort inhibe l’instinct de survie, donnant voix au chapitre à des hommes qui en des temps difficiles n’auraient sans doute pas trouvé le courage de se rebeller. Demandons-nous combien d’énarques seraient montés sur la barricade de la Révolution ? N’est pas Gavroche qui veut. Or, il est beau et il est grand de voir des Gavroche brandir le glaive de leur mère patrie. Comme ce Guillaume III d’Orange-Nassau, stathouder des Provinces-Unies durant la guerre de Hollande. Merci à David Hume de nous retracer sa destinée dans son Histoire de l’Angleterre : George Villiers, duc de Buckingham, vient parlementer avec ce jeune trublion qui a alors vingt et un ans. Buckingham tente de ramener ce petit prince calviniste à la raison en le conjurant de déposer les armes, car les Provinces-Unies sont condamnées à la défaite. Il faut capituler. Et il est vrai que Guillaume doit affronter les redoutables armées de Louis XIV et du roi Charles II, meneur de ces anglicans qui rêvent secrètement de faire revenir l’Angleterre dans le giron de l’Église catholique… Guillaume est livré à lui-même : les deux rois les plus puissants d’Europe et leurs armées lui font face. Qu’importe ! « Il est un moyen certain par lequel je puis être sûr de ne jamais voir la ruine de mon pays, s’exclame-t-il : je mourrai dans la dernière tranchée ! » Et la Hollande s’en est sortie.
L’ombre sert de matrice au héros. Le chevalier surgit des ténèbres comme une étoile au milieu de la nuit. Et c’est un miracle qui se produit rarement dans une société centralisée, épargnée par le chaos, endormie sur ses lauriers en décomposition. Car les lauriers se fanent vite. En une génération, ces sociétés sécures n’ont plus besoin d’innover pour survivre, ni de remettre en question leurs fondements idéologiques. Elles relèguent les tâches manuelles à leur lumpenprolétariat, que l’Europe puise dans ses anciennes colonies. Plus besoin dès lors d’être gouvernées par des élites capables, ni même de faire assez d’enfants. D’autres accomplissent ce labeur à leur place, et ni les droits de l’homme, ni ce Dieu miséricordieux ne viendront les blâmer. Le Dieu chrétien chérit toutes ses ouailles et ne poussera jamais en particulier ces millions d’Européens à relever leur taux de fécondité parce qu’il les aime plus que les autres. Héritiers des Merchant Adventurers de Londres, des conquistadors d’Estrémadure et de Lusitanie, des gueux de mer et des cap-horniers, nos boomers ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, et un État-providence qui les conforte dans leur esprit de rentier Biedermeier. Ils pourraient changer le monde, mais ils ne le font pas. La gravité de leurs fautes s’en trouve ainsi accrue. Trop de confort tue l’effort. Et sans effort, il n’y aura plus ni progrès, ni grandeur, seulement le déclin.
Il en va ainsi pour toutes les sociétés humaines, où qu’elles végètent sur le globe. Qu’est devenue la France depuis que les Valois l’ont unifiée, l’Italie depuis le Risorgimento, la Grèce depuis qu’elle est devenue une « nation » ? Que s’est-il bien produit de beau et de grand depuis qu’on nage dans la plénitude du bonheur ?
Allez, amis siamois, que le Ciel vous garde d’avoir un dieu aussi clément que le nôtre, d’avoir des droits de l’homme à défaut d’avoir des devoirs envers les Esprits ancestraux. Il faut bien laisser un peu de place aux ténèbres et aux phi qui s’y cachent pour nous galvaniser. Si l’univers n’était que blancheur absolue, les étoiles seraient invisibles et la lumière perdrait tout intérêt cathartique. Puissions-nous seulement revaloriser l’adversité en la considérant sous l’angle de cet « utilitarisme religieux ». Car l’adversité nous accorde l’insigne privilège de devenir meilleurs par nos actes, et non par nos seules pensées chrétiennes. Puisque c’est en ce bas monde que se joue vraisemblablement notre destinée, efforçons-nous d’ennoblir notre âme en l’arrosant chaque jour d’amour, de sacré et d’aventure. Finalement, tout le défi pour l’Occident serait d’instiller un peu de chaos dans la modernité, de greffer cet animisme siamois et japonais dans son cœur, car le sien a cessé de battre. C’est ce que prophétisait déjà André Malraux, en 1955, dans L’Homme et le fantôme, déclarant que la tâche du prochain siècle, le nôtre, sera « d’y réintégrer les dieux. »
D’après certains, nous vivrions des temps troublés. Tant mieux, c’est que le printemps approche, étincelant comme la foudre, bruyant comme le tonnerre, charriant dans ses nuées noires un soleil sur le point de resplendir et de faire germer la vie sur ce qui est mort. Tant mieux si la tempête éclate. L’hiver a trop duré. C’est à entendre, au fond de l’abîme, ce vieux serviteur du Coriolan de Shakespeare pester contre le vieil Occident : « Donnez-moi la guerre, vous dis-je ! Elle l’emporte sur la paix autant que le jour sur la nuit ; elle est leste, vigilante, sonore et pleine de nouveautés. La paix, c’est une apoplexie, une léthargie ; elle est fade, sourde, somnolente, insensible ; elle fait bien plus de bâtards que la guerre ne détruit d’hommes. »
Aussi faut-il reprendre sa route à un moment donné, se résigner à progresser dans l’inconnu, telle une étoile dans le noir. Rester figé à contempler le passé ou l’avenir ne sert de rien. Devant ou derrière, la longueur du chemin s’espace à l’infini. Si bien que le futur comme le passé semblent se rejoindre, ici même, sur nos pas.